Publié dans Nouvelles, Science-fiction

La Vieille Anglaise et le continent – et autres récits – Jeanne-A-Debats

Résumé : Certaines propositions ne se refusent pas, même si vous êtes une très vieille eco-warrior acariâtre et à l\’agonie, même si l\’offre va à l\’encontre de tous les idéaux que vous avez défendus pendant tant d\’années : le transfert de votre esprit dans un nouveau corps. Mais ce n\’est pas n\’importe quel corps qui attend Ann Kelvin, c\’est celui d\’un grand cachalot, un des derniers de son espèce.


Avis : Après déjà deux livres jeunesse lus de cette auteure – les excellents La Ballade de Trash et EdeN en sursis – , voici enfin que je m\’attaque à un de ses ouvrages destinés davantage à un public adulte. Sans déception. 
Je ne détaillerai pas par le menu à toutes les nouvelles présentes dans le roman. Seulement les deux qui m\’ont profondément marquées, pour des raisons complètement différentes : La Vieille Anglaise et le continent et Paso Doble
La Vieille Anglaise ouvre le recueil, et je dois dire qu\’elle me serre encore les tripes. La construction de la nouvelle mêle au début l\’expérience d\’Ann dans son corps de cachalot, et en parallèle, ce qui l\’a menée à cette décision et le procédé qui l\’y a menée. 
On découvre ainsi le principe de la mnèse, celui qui permet de transférer son esprit dans un corps, mais en détruisant le corps initial. Au moment de la nouvelle, ce procédé ne s\’effectue que sur des clones, et n\’a jamais été réalisé sur des animaux. De plus, ce procédé ne dure pas plus de quelques années. J\’ai particulièrement apprécié toutes les questions que l\’auteure pose à travers cette idée : les implications déontologiques et réelles vis-à-vis des clones, mais aussi des êtres-humains et des animaux. Que faire des clones lorsque la mnèse prend fin ? Ont-il des droits ? Qu\’est-ce que cela implique pour l\’humain qui quitte son corps premier pour un autre ? Est-ce plus permis concernant des animaux ?
Autre expérience superbe, qui m\’a toute retournée : l\’expérience d\’Ann dans son corps de cachalot, et les efforts de l\’auteur pour essayer d\’évacuer l\’anthropomorphisme de cette expérience, à travers ce qu\’elle imagine de la communication entre les mammifères marins, ce que l\’on ressent dans leur milieu aquatique, leurs manière de se désigner. 
Et puis d\’autres questions apparaissent. Car Ann ne quitte pas vraiment ses engagements d\’eco-warrior en entrant dans le corps du cachalot. Et ce que l\’on découvre du but réel de son expérience, lorsque l\’on est un tant soi peu sensible à la cause des animaux et de la biodiversité, est à la fois jouissif et complètement effrayant. Le service d\’une cause, aussi important soit-elle, doit-elle prélever son quota de vie ? Même si la mise en danger de la biodiversité est, à plus ou moins long terme, également une question de vie ou de mort. 
La fin et la chute de la nouvelle tendent vers une trame plus classique (je ne révélerai pas laquelle), mais dirige le texte vers une trame plus active, la où la première moitié était davantage axée sur la découverte et la réflexion. Je suis ressortie du texte chamboulée, touchée. La plume de madame de Debats est particulièrement puissante, et j\’ai moi-même eu l\’impression d\’effectuer un voyage en eaux profondes. Rien que pour cette nouvelle, le recueil est absolument à découvrir. 
Paso Doble, ensuite. Cette nouvelle m\’a marquée pour des raisons complètement différentes. En effet, je ne sais pas si j\’ai adoré ou détesté cette nouvelle, qui met en scène la corrida. \ »Sport\ » que je hais sans retour possible. Et pourtant, quand elle évoque le taureau, sa majesté, sa puissance, sa beauté animale et sauvage, et sa danse avec le torrero, l\’auteure réussit presque à rendre l\’exercice magnifique. Et il l\’est. Et je hais cette lueur d\’appréciation qui s\’est allumée chez moi, au fur-et-à-mesure que j\’avançais dans la nouvelle, moi qui ne supporte pas l\’idée que souffrance et mort animale puissent devenir un jeu. 
La nouvelle en elle-même est relativement simple quant à son déroulement et son dénouement, et ce n\’est pas tant cela qui m\’a à la fois plu et horrifié, que l\’auteure qui, d\’une certaine façon, en magnifiant la vie et la nature, rende beau même un sport de mort lorsqu\’il est comparé à la \ »science\ » humaine dans ce qu\’il y a de plus laid, dans la manière dont elle peut nous couper de la nature et de la vie lorsqu\’elle joue les manipulatrices, les apprentis sorciers. 
Une nouvelle qui soulève des sentiments très forts, et qui me fait mesurer tous le talent d\’écriture qu\’il y a derrière. 
Les autres nouvelles ne sont certes pas sans intérêt, mais je les ai trouvées moins denses et poignantes que les deux que je viens d\’évoquer ci-dessus. Aria Furiosa, belle est cruelle, nous offre une chute pour le moins singulière, en compagnie du dernier castrat et de quelques nazis. Dans Saint-Valentin, j\’ai reconnu l\’humour de l\’auteure, qui me fait parfois penser à celui de Catherine Dufour. En revanche, j\’ai trouvé Stratégie du réenchantement un peu facile et prévisible dans sa chute. Privilège insupportable, Gilles au bûcher, Fugues et fragrances aux temps du Dépotoir et Nettoyage de printemps m\’ont été plaisantes à lire mais ne m\’ont pas plus transportée que cela, malgré le plaisir que j\’ai eu à les lire. J\’ai en revanche beaucoup apprécié les échos que certaines nouvelles renvoyaient à d\’autres (on retrouvera, entre autres, le principe de la mnèse, par exemple).
Ne nous y trompons pas : la plume de l\’auteure est toujours aussi dense et plaisante à suivre dans ces nouvelles. Je crois surtout que ce sont les thèmes et la façon dont ils sont abordés qui ne m\’ont pas davantage parlé. D\’autant plus que ces nouvelles m\’ont paru, par comparaison à La Vieille Anglaise, beaucoup moins poignantes. Du coup, j\’ai un peu l\’impression que l\’on avait mis le Grand Final avant le spectacle, et c\’est sûrement ce que je reprocherai au recueil : les textes les moins forts m\’auraient paru plus indiqués pour ouvrir le bal, et les plus poignants pour le clore.

Le mot de la fin : Une plume acérée et dense, des textes très agréables à lire, inventifs, et des nouvelles particulièrement prenantes. Le présent recueil offre un panel pas toujours rose de notre futur, mais surtout des histoires à dévorer et un imaginaire riche, puissant, qu\’il ne faut se retenir de découvrir !
C\’est du bon !


Lecture dans le cadre du défi

Item :  1 – Lire un livre de SF écrit par une femme.

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Le livre d\’or de la science-fiction – Roger Zelazny

Résumé : Ce Livre d\’or de la sciencefiction propose une anthologie de plusieurs nouvelles écrites par Roger Zelazny. Réunies et commentées par Marcel Thaon, ce recueil offre un large panel des sujets traités et des genres employés par Zelazny. 25 nouvelles à découvrir. 


Avis : Retour à mes premières amours : Roger Zelazny. Aussi bien pour les fans que pour ceux qui découvrent l\’auteur, ce Livre d\’or de la sciencefiction propose une très riche palette de ce que Zelazny était capable d\’écrire. Marcel Thaon met admirablement bien en lumière les différents textes : après une pré-face vraiment très intéressante pour qui souhaite connaître un peu mieux Zelazny et ses sources d\’inspiration, il introduit chaque nouvelle par un paragraphe succinct, qui éclaire à merveille le texte lors de la lecture. 
En dehors du travail de M. Thaon, le travail de Roger Zelazny himself. De l\’humour, de la science, de la poésie, de la réflexion, de l\’amour, à chaque texte son registre, toujours avec des mots et des phrases très simples, mais puissants et évocateurs. On s\’interroge tour à tour sur ce qu\’est un être-humain, sur la définition de l\’art, sur le savoir, ou encore sur l\’impact des actes sur d\’autres vies. 
Les connaisseurs reconnaîtront forcément des thèmes Zelazniens récurrents : l\’immortalité, la mythologie, la déification. Les premières aventures de Dilvish le Damné apparaissent, ainsi que les prémisses de ce qui sera le Cycle des Princes d\’Ambre. Quelques clins d\’oeil (comme toujours) à des auteurs et à des oeuvres à découvrir absolument pour ceux qui n\’auraient pas encore lu : Cordwainer Smith et Fredric Brown. 
Les nouvelles qui m\’ont le plus touchée / plu / fait rire : 
– La sangsue mécanique, une histoire de vampire pour le moins originale. 
– Clefs pour décembre, certainement la nouvelle que j\’ai trouvé la plus poétique. Qui pose également la question de l\’adaptation d\’un monde et d\’êtres à de nouvelles conditions de vie. Des créatures aux conditions de vie extrême tentent d\’adapter une planète à leur morphologie (à des degrés très bas). Ce faisant, ils entraînent l\’évolution et l\’accès à l\’intelligence d\’une espèce primitive… et assistent progressivement à la mort de cette espèce. 
– Le temps d\’un souffle, je m\’attarde, où un robot chargé d\’entretenir la Terre dans l\’espoir que les Hommes reviennent un jour tente de devenir Homme lui-même. 
– La fièvre du collectionneur, où le marcher de l\’art ramasse pour son grade à travers deux personneages qui décident un jour de devenir eux-même des oeuvres d\’art. 
– Thélinde chantait, avec ses accents de vieille héroïc-fantasy. 
Et toutes celles dont je n\’ai pas parlé. Un recueil à découvrir absolument. Merci, M. Thaon, pour la richesse et l\’habileté de mise en valeur de ces textes. Merci, M. Zelazny, pour vos textes toujours aussi prenants. 


Excellent